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"Accordez, accordez, accordez donc l’aumône à l’accordéon" !

Introduction à l’accordéon (Etienne Bours)

A-t-il encore besoin d’aumône cet instrument qui, en moins de deux cent ans d’existence, a offert ses touches aux doigts du monde entier ? Il est riche d’expressions diverses, porteur des chants et danses des peuples les plus reculés autant que des communautés les plus urbaines. Il a parcouru le monde en un temps record, s’installant de-ci de-là, au gré de ses nouvelles factures, s’adonnant sans honte à des amours métissés.

Devenu piano du pauvre dans les rues, bastringues, campagnes et fêtes populaires, il a pourtant fait la fortune de certaines musiques et d’interprètes célèbres. Il n’hésite pas à s’habiller de nacre et d’or pour se montrer en de grandes salles de concert où viennent se pencher sur lui des milliers de spectateurs nantis qui l’applaudissent comme s’ils se félicitaient d’avoir domestiqué ce vagabond.

Aucune musique ne lui a résisté. Il s’est glissé voluptueusement en chacune d’elles, à son rythme, parfois insidieusement, parfois maladroitement. Du jazz au classique, de la chanson à la danse, les musiciens lui ont ouvert leurs portes, tantôt discrètement entrebâillées, tantôt franchement béantes.

Les voyageurs l’ont emmené dans leurs périples, comme on emporte une photo de chez soi, et l’ont fait chanter sous toutes les latitudes. Il a séduit les Indiens Ika de Colombie, les Inuit du Canada et du Groenland, les Chicanos de la frontière Texas-Mexique ; il a uni les Acadiens de La Louisiane aux populations créoles qui les y avaient précédés ; il a enivré les tripots de Paris et les salons de Buenos Aires. Il a accompagné les feux de tourbe pour réchauffer les soirs de pluie d’Irlande et d’Ecosse. Il est parti détendre les travailleurs africains des mines d’Afrique du Sud et du Lesotho, autant que les chauffeurs de taxi du Nordeste brésilien.

Il ondule voluptueusement de par le monde, à la fois pute et macro, rebelle et bellâtre, mendiant et maître de cérémonie. Du plus petit concertina, utilisé par les clowns, au plus grand piano accordéon, il reste l’instrument populaire par excellence, celui qu’on trimbale, orchestre à lui tout seul, accompagnateur et soliste. On le fait rire, pleurer, valser, swinguer. Il peut être cassant, rêche, dur, ou se faire tendre et délicat ou même se laisser couler en épaisses phrases sirupeuses.

En d’autres termes, il a su s’imposer, non seulement par la vaste étendue géographique qu’il est parvenu à couvrir en quelques décennies, mais également par le large spectre de musiques différentes qui ont osé lui donner une place en leur sein. Plus un seul genre ne lui résiste, plus une seule école n’ose nier son existence. Ouvrez vos oreilles à n’importe quelle musique, vous y découvrirez, tôt ou tard, un accordéon. Parcourez le monde, vous le verrez toujours chez lui. Passez de boîte en club, de club en Maison de la Culture et de celle-ci en salle de concert, il trône souvent au-devant de la scène, à moins qu’il ne préfère laisser son chant discret accompagner quelque soliste ou chanteur. Aujourd’hui, les accordéons sont partout, comme autant de jalons sur les routes des musiques et de leurs métissages. L’instrument s’est étiré de l’une à l’autre, comme une chenille, entraînant dans son sillage les milles influences qui contribuent à la création de nouvelles expressions.

Depuis quelques années, l’auditeur occidental a découvert, petit à petit, quelques styles étonnants où ces instruments donnent le ton. Les cumbia et vallenata de Colombie, le merengue de République Dominicaine, le forro brésilien, le chamame argentin, le tarab de Zanzibar ou du Kenya, la musique malgache, la musique klezmer, le reel québecois, la musique tex-mex, le cajun et son frère noir le zydeco, les tarentelles italiennes, le trikitixa basque et puis toutes ces musiques qui, comme le musette français, bénéficient des mouvements de renaissance. C’est qu’aujourd’hui, une espèce de mode frénétique s’est emparée de l’instrument. De telle sorte que des genres existants depuis longtemps remontent à la surface grâce à d’excellentes rééditions en disques compact mais surtout grâce à un travail en profondeur de la part des chercheurs, historiens, et autres passionnés, qui s’efforcent de produire une nouvelle discographie (nouvelle aussi parce que présentée différemment en CD et souvent à partir de rééditions de 78 tours) en faveur de styles musicaux tombés dans les oubliettes ou reniés par les musicologues "bien pensants". Je pense notamment à l’important travail effectué par les Français sur le répertoire swing et musette. Il faut ajouter à cela cet engouement relativement médiatisé pour ce qu’on appelle la world music. Mouvement qui demanderait une analyse critique hors de propos ici mais qui a au moins le double mérite d’ouvrir les oreilles de certains aux expressions des autres (quel que soit le but recherché) et de pousser les producteurs et labels à tenter leur chance du côté de ces musiques également. Toujours est-il que nombre d’expressions qui s’épanouissaient tranquillement dans leur milieu naturel se voient soudain projetées sur la scène internationale, rendant dès lors plus que probable d’autres métissages presque immédiats ou d’autres emprunts et influences entre expressions jusqu’alors étrangères les unes aux autres. Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, de nombreux interprètes de jazz ou de chanson française re-flirtent plus que jamais avec ces instruments à soufflet. Ce n’est pas un hasard non plus si le rock et ses innombrables ramifications voient éclore des musiques de plus en plus hybrides où l’accordéon se taille parfois la part du lion, voire même en solo. L’accordéon est enfin sorti de son ghetto "musette/variété" pour renouer avec l’ancienne tradition si vivante au début du XXe siècle dans le monde de la chanson et du cabaret. L’accordéoniste a repris sa place aux côtés du guitariste, du bassiste, voire même du claviériste (ce musicien des temps modernes, encerclé d’appareils à fonctions multiples).

L’accordéon est donc réhabilité et c’est tant mieux. Cet animal d’instrument s’était tellement fait remarquer à jouer le bellâtre folklorisé, nacré, déguisé, rutilant, dégoulinant, qu’il en a payé les conséquences pendant longtemps. Et c’est bien fait pour lui, hurlent encore certains pour qui accordéon rime avec Yvette et groupes folkloriques coincés dans leur maniérisme officiel de représentants d’une culture étatique. Oui mais !! Aujourd’hui, plus que jamais, cet instrument et les musiciens qui s’obstinent à faire courir leurs mains dessus sont inventifs, novateurs et agréables à écouter.

Un peu de technique.

Il est important, peut-être, de préciser les trois grandes ramifications de la famille des accordéons.

1) Les concertinas : petits accordéons octogonaux inventés au point de départ (années 1830’) par Wheatstone en Angleterre et utilisés principalement dans les îles de la Grande Bretagne et dans les pays où ont essaimés les migrations successives venant des îles anglo-saxonnes. Le concertina est également resté très lié à la tradition du music-hall et du cirque, dans le répertoire des clowns. Des artistes comme Annie Fratellini et Raymond Devos l’ont souvent utilisé. Il existe plusieurs types de concertinas qui se différencient par les techniques de jeu, de doigté, etc. On distingue l’anglo concertina (ou anglo-german), instrument diatonique qui produit une note différente selon que l’on pousse ou que l’on tire le soufflet ; les notes hautes sont du côté de la main droite, les basses du côté de la main gauche. L’english concertina, par contre, produit la même note dans les deux sens et est chromatique. Enfin, il existe également le duet concertina, instrument complexe, le plus difficile à jouer parce qu’il combine un peu différents éléments des deux précédents. D’une part, il produit la même note dans les deux sens et d’autre part les notes sont réparties entre les deux mains comme sur l’anglo concertina. Il existe des concertinas soprano, tenor, basse et contrebasse.

2) Le bandonéon : Accordéon chromatique, de forme carrée, il a été inventé par l’allemand Band en 1850. Il apparaît un peu comme une forme développée du concertina. Son importation en Argentine lui a valu de devenir l’instrument le plus célèbre du répertoire du tango.

3) Les accordéons proprement dits parmi lesquels il faut distinguer essentiellement quelques modèles. Les accordéons diatoniques d’abord qui ne peuvent jouer la gamme chromatique et qui ont pour particularité de jouer une note différente selon que l’on tire ou que l’on pousse le soufflet. C’est l’accordéon diatonique qu’on appelle parfois mélodéon. Il existe divers styles et factures de l’instrument, du plus simple à une rangée de boutons et deux basses, au plus complexe à trois rangées et 48 basses.

L’accordéon chromatique, comme son nom l’indique, offre d’autres possibilités musicales. De plus, il produit le même son pour une même touche. Les claviers sont faits de boutons ou de touches semblables à celles du piano ; dans ce cas, on parle de piano accordéon.

Etienne Bours



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